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Un sac sur le dos Un sac sur le dos
Amandine

Lors de mes voyages, au fil des rencontres sur les routes, l’on m’a souvent demandé de me présenter : « Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ? Quel est ton métier ? Quelle est ta religion ?… ». Autant de questions pour cerner ma personne. Mais au fond, quelles sont les bonnes questions pour se présenter ? Sur quels critères s’appuyer ?

Répondre à cette question, c’est se mettre en quête de soi et de critères pour se définir : activité professionnelle, vie privée, éducation, nationalité, passions, croyances, valeurs… Tous ces rôles constituent-ils autant de portes d’entrée pour percer les fondements de notre individualité ? Autant de masques que nous portons à tour de rôle ?… Et si ce n’est par l’opposition, quelles alternatives existe-t-il pour se définir ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, faisons une transgression : qu’est-ce que l’art ?

Comment définir l’art ?

Comment décide-t-on d’attribuer la prestigieuse étiquette « d’œuvre d’art » à un objet ? La question semble incongrue, tant il est évident qu’une toile de maitre ou qu’une sculpture de l’antiquité semble être la définition même de l’art.

Mais il n’en est pas toujours ainsi.

Pensez à tous ces artistes impressionnistes, dadaïstes, nihilistes… venus bousculer nos habitudes : est-ce qu’une toile blanche est une œuvre d’art simplement parce qu’elle est signée du nom d’un artiste reconnu ? La reconnait-on à ses qualités plastiques ? à son prix élevé ? Ou encore au temps passé à sa création ?

La toile peinte par un artiste amateur depuis la fenêtre de son grenier pendant deux ans a-t-elle une valeur différente d’une aquarelle créée par Kandinsky en trente secondes ? Et que penser d’un urinoir signé d’un nom de maitre ?!…

Nous le voyons, le choix du ou des critères pour définir l’art (l’auteur et sa renommée, la beauté, le prix…), n’est pas aussi aisé que l’on pourrait le penser de prime abord. Le contexte vient ici prendre une place de choix : l’art est convention sociale et rupture de ces conventions. L’art est aussi expression et par-là, profondément rattaché à l’aspect social, par sa volonté de communication. L’art ne serait-il pas, plus que le rire, le propre de l’homme ?

Comment se définir ?

Derrière cette grande question philosophique « Qui suis-je ? Où vais-je ?… », se cache une des réflexions les plus profondes de l’être humain : la définition de son être.

L’homme aime définir son environnement et c’est pour cela, sans doute, qu’il est passé des grognements aux mots : parce que, franchement, tout désigner par « RRRrrrr!!! », cela ne facilite pas la conversation. Et tant qu’à tout définir, il s’est donné un nom : « Homme ». Mais s’appeler tous « Homme », c’est revenir à l’âge de « Pierre », pas des plus pratique également ! Du coup, les prénoms sont nés, et avec eux, la notion de singularité et d’identité propre. L’on peut différencier Pierre de Paul et Jacques par leur prénom, mais pas uniquement…

Derrière cette petite fable fictive se cache le souci de l’homme de donner du sens à son environnement… et à lui-même.
L’homme peut se définir comme espèce faisant partie d’une biodiversité plus large, dont il aime se penser à la tête comme « espèce la plus intelligente ». Mais cela ne lui suffit pas : il doit se définir et se classer au sein même de cette grande espèce qu’est l’Homme, car son individualité a autant d’importance, si pas plus, que la collectivité.

C’est alors que commence le grand et perpétuel travail de l’Homme, qui, pour se définir, va chercher à ranger, ordonner et classer, les autres et lui-même. À travers cette réflexion et introspection, c’est au final toute l’espèce humaine qu’il étudie.

J’ai moi-même dû répondre à ce difficile exercice de présentation pour ce blog : la page Qui suis-je ? a surement été l’une des plus difficiles à écrire !

Quels sont les bons critères pour se définir?

Plusieurs angles d’étude de l’Homme existent :

Chacune de ces disciplines aura donc sa vision particulière, conditionnée à approcher l’être humain selon un angle unique d’approche.

La question des critères pour se définir fait donc face à une multitude de courants de pensée. Une approche globale serait intéressante, mais reste fort théorique. Vous vous voyez répondre en soirée, quand un inconnu vous aborde pour demander qui vous êtes :

Je suis un mammifère, appartenant à la classe moyenne, ayant des tendances névrosées agrémentées de TOC, m’inscrivant dans une société occidentale capitaliste.

Pas très glamour !

J’ai donc je suis

Réfléchissez un instant : comment vous présentez-vous à un inconnu ? Cette présentation diffère-t-elle selon le contexte privé, professionnel… ?

Faites l’exercice et prenez une feuille pour écrire 5 réponses à cette question banale.

… Ressentez-vous le stress de la page blanche ?

Vie professionnelle

Souvent, l’on va commencer par se définir professionnellement. Que ce soit par nos études ou le poste que l’on occupe, se présenter comme un travailleur semble être la priorité.

Donner le titre de sa profession suffit rarement : il faut pouvoir se situer par rapport à celle-ci, et tenter de s’attirer des regards admiratifs, voire jaloux. Car se définir par le critère professionnel est souvent lié au désir de se distinguer professionnellement et être le n°1. Cette recherche de la performance à tout prix cache en réalité une recherche de reconnaissance : être le préféré.

Mais revenons à ce choix de présentation par le biais professionnel : pourquoi ce premier comme choix de critère ? Est-ce parce que le critère professionnel est celui qui nous définit le mieux ? Ou est-ce plutôt le volet de soi le plus simple à présenter, le plus « extérieur » et donc le moins intime ? Dire « je suis dentiste » répond à la question (imprécise) et évite de s’engouffrer dans une réflexion sur soi plus poussée.

Pourtant, lorsque l’on sait que beaucoup de jeunes passent par une période indéterminée de chômage après les études, que la crise amène son lot de licenciement et que simplement, actuellement, les gens ne restent plus toute leur carrière dans la même boite à la même fonction, on peut d’autant plus se poser la question de la pertinence de ce choix de présentation.

Personnellement, mon choix d’études s’est joué à peu, et je n’ai exercé ma profession que quelques années ; depuis j’ai changé plusieurs fois d’activité professionnelle… J’ai donc perdu cette « mauvaise habitude » de me présenter par le biais de mon activité professionnelle. Mais avant d’en arriver là, le chemin fut rude, car en plus de la perte de repères, je me présentais en marge d’une société « fière de ses travailleurs ».

Après le professionnel, le physique ?

Vous avez déjà surement joué au jeu du « mais oui, tu sais, la grande blonde qui travaille au 4e étage, toujours habillée en tailleur… » : les descriptions aident à la reconnaissance, mais est-ce tout ?

De nombreux clichés et préjugés se cachent derrière les descriptions physiques, dont certains peuvent faire mal. Nous nous faisons une idée sur les gens très rapidement : quelques secondes suffisent dans une première rencontre pour « ranger » l’inconnu que nous avons face à nous.

Ces jugements sont issus de nos expériences passées, mais également des interprétations (conscientes et inconscientes) que nous faisons à partir de la communication non verbale. Celle-ci englobe autant les aspects physiques que l’habillement ou encore la façon de se mouvoir et de parler.

La communication non verbale, telle une carte de visite, est un moyen de se présenter au monde : selon la tenue (vestimentaire et globale) et la façon d’entrer en contact avec le monde, nous donnons chacun un premier aperçu de nous, volontairement ou non.

Vie privée

« Je suis marié, j’ai 40 ans, deux enfants, un chien… » : qui vous imaginez vous ? Surement le cadre moyen, vivant dans sa maison confortable avec sa petite famille, bien rangé. Peut-être cet homme est-il un grand passionné de montagne et de grand froid, absent la moitié de l’année pour étancher sa soif d’aventure… ? Les préjugés ont, ici aussi, une place royale.

La notion d’âge est également utilisée de manière abusive pour se faire une idée sur les gens. Combien de fois un jeune ne s’est-il vu pris de haut, car « il n’y connait rien » ou « n’est pas intéressant commercialement »… En plus de ces considérations, l’âge est également utilisé comme un critère de jugement de la maturité de notre interlocuteur. Consciemment ou non, un jeune adulte ou un quadragénaire ne se verront pas réserver le même accueil, même si leurs propos ne diffèrent en rien.

Tous ces critères, professionnels, physiques et privés, ont un point commun : en les utilisant, l’on se définit par ce que l’on a plutôt que par ce que l’on est : on a un boulot ou un diplôme, on a un mari et des enfants…

Comment sortir de l’avoir pour l’être ?

Se définir par l’être est un exercice difficile, car il renvoie à la question : qui-suis je réellement, derrière tout cet habillage d’avoir ?

Adjectifs qualificatifs et traits de personnalité

L’amalgame est vite fait entre qualificatif et personnalité :

– Je suis d’un naturel taiseux
– Ah c’est un timide, un introverti…

Quel est donc l’intérêt de se classer dans ces cases prédéfinies : introverti/extraverti, dominant/dominé, créatif/pointilleux… ?

Il s’agit là d’une première approche de réflexion sur soi, qui dans l’absolu peut être intéressante : mais il ne faut surtout pas en rester à cette introduction. Elle permet ainsi de lancer le mécanisme de réflexion sur soi, qui n’est pas naturel pour tout le monde.

Les gouts et les passions

Une autre possibilité, après les qualificatifs, est de se définir par ce qui nous anime, ce que l’on aime, ses gouts et ses passions.

J’aime cuisiner, j’aime lire, j’aime la photographie, j’aime la randonnée et la plongée…

Cette approche à l’avantage d’être créative et positive : se positionner comme un être aimant est se positionner comme un être vivant. Quelqu’un qui n’est animé par rien n’est plus dans un mouvement de vie (par exemple dans une phase dépressive plus ou moins masquée).

Mais est-on ce que l’on aime ? Quelle différence peut-on faire entre aimer voyager et être voyageur ? Une différence d’intensité, de régularité, d’importance… ?…

Utilité de cette torture de cerveau

Cette remise en question des conventions sociales pour un recentrage sur soi est utile, voire inévitable.

Il vient toujours un moment dans la vie ou l’on se sent perdu, déphasé, suite à des chamboulements qui viennent bousculer les critères par lesquels l’on se définissait et sur lesquels on appuyait ses représentations du monde : une séparation conjugale, un deuil, un changement d’emploi ou de cadre de vie…

Devancer ces moments de questionnements, en ne s’oubliant pas au coin de la rue pour continuer sa vie en mode de pilotage automatique, permet d’éviter les plus gros chocs, les crises de la quarantaine et autres, et de rester connecté à son centre vital, à ses rêves et projets de vie. Une telle hygiène de vie psychologique, tenant de l’idéal, fournit une force mentale nécessaire pour traverser les écueils de la vie. Ainsi, une identité avec de bonnes fondations permet de résister aux épreuves du temps :

Le roseau plie, mais ne rompt pas. (Lafontaine)

Hommes nous sommes…

L’Homme est un objet difficile à définir dans sa singularité : nous sommes tous semblables et pourtant si différents.

Anthropologie, sociologie, critère professionnel/privé/physique, gouts et couleurs… Il n’existe pas d’approche toute faite pour se définir. Cette question, débattue depuis la nuit des temps, ne peut trouver une réponse unique : cela serait simpliste et triste d’y répondre en quelques lignes. L’intérêt est ici tant le questionnement que la question.

Ces réponses (et ces questions) sont-elles conditionnées par notre appartenance à une société et à un genre ? Surement ! Des psychologues ont noté des tendances de réponses différentes selon le sexe, les hommes basant davantage leur réponse sur l’action, là où les femmes favorisent des réponses dans l’être et l’affectivité.

La culture a aussi toute son importance face à ce questionnement. Par exemple, les bouddhistes se détachent de ces préoccupations en relativisant l’importance du « moi », illusion et cause de souffrance. Rechercher la satisfaction d’un moi éphémère n’a pas de sens dans cette philosophie de vie.

L’art et l’homme ont beaucoup en commun. Une œuvre fade et classique plaira modérément, mais au grand nombre, alors qu’une œuvre plus audacieuse sera rejetée par la masse, mais passionnera un nombre restreint d’admirateurs. N’en est-il pas de même pour l’Homme ? Celui qui se contente de la sécurité des chemins balisés et des clichés sociaux aura la satisfaction d’être « in » et, en suivant les modes, de plaire (ou en tout cas de ne pas déplaire) à la majorité. Alors que celui qui, respectant le vieil adage de Socrate, se connaitra et suivra pour tout chemin celui vers la réalisation de son être, original et unique, pourra déplaire et déranger au grand nombre autant qu’il plaira à une communauté restreinte.

L’Homme, tout comme l’art, se définit et se construit dans son environnement. L’Homme fait le monde autant que le monde le façonne.

Et vous, qui êtes-vous ?

19 réponses à “Mais au fond, qui es-tu ?”

  1. C’est marrant que tu abordes ce sujet, car je me suis pas mal interrogée là dessus ces derniers temps. Comme dit Joana, ce sont toujours les même questions qui reviennent quand tu rencontres une personne pour la première fois. Et le « tu fais quoi dans la vie » m’agace fortement (même si j’avoue l’utiliser également). J’ai le sentiment que ce définir professionnellement est ce que nous a toujours dicté notre société. Mais lorsqu’on est en recherche d’emploi et qu’on nous demande ce que l’on fait dans la vie, la réponse « chômeur » nous fait passer pour une personne dénuée d’intérêt (mais au vu des circonstances, j’ai l’impression que ça tend à changer). Alors on apprend à se redéfinir lors d’une première rencontre… mais je pense que c’est un exercice périlleux. Alors pourquoi devrait-on en quelques mots/phrases se « résumer » alors que l’individu est fait de multiples facettes qu’il faudra apprendre à découvrir ? 😉

    • Salut Lucie, un article qui tombe à point nommé ? 😉

      Je vois que de plus en plus, les gens sont fatigués – voire agacés- de devoir se définir professionnellement parlant. Tant mieux ! Peut-être qu’un jour on arrivera à trouver une meilleure question pour faire connaissance : qu’aimes-tu faire dans la vie ? Quels sont tes projets, tes rêves et tes passions ? …

      Comme tu le dis, cette question du statut professionnel est la facilité pour pouvoir « classer » notre interlocuteur au plus vite :
      « chômeur ? » – « aïe, mauvaise réponse ! »
      « Psy » – « ouille, mais c’est sans avenir ça ! Et en plus tu analyses tout le monde – tu m’analyses là ? Tu penses quoi de moi ? »
      … Fatiguant tout ces préjugés professionnels !

      La question d’une première rencontre est toujours délicate, bien sûr, c’est illusoire de se définir en trente secondes, tout comme raconter 6 mois de sa vie à un ami que l’on a plus vu de longues dates et qui demande « quoi de neuf ? » … Bah … tout et rien de particulier en même temps.
      Lorsque l’on pose la question, on oublie souvent son utilité limitée et la gêne qu’elle suscite en face de nous.

  2. Il y a quelque chose que tu négliges dans cet article, c’est la généalogie. On s’inscrit dans une lignée et c’est ce qui crée la base de l’identité. Cette question fondamentale de savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est. Sur l’acte de naissance, on est avant tout le fils ou la fille de Mr et Mme Trucmuche. Notre nom est notre première identité et notre prénom vient le confirmer: j’appartiens d’abord à telle famille, d’ailleurs c’est eux qui m’ont choisi tel prénom. Ce n’est pas anodin. Même si la société tend à nous faire croire que la génétique n’a aucune importance. Se construire sans connaître son identité génétique, c’est grandir avec l’impossibilité de dire « je suis ». Et pour moi, qui suis issue de l’IAD (insémination artificielle avec donneur anonyme), la question de l’identité, déjà pas évidente pour le commun des mortels, devient franchement perturbante. Mon père est celui qui m’élève mais il existe un homme qui a donné son sperme et grâce à qui j’existe. Nier son existence, c’est me nier moi-même parce que je ne suis pas issue de RIEN. ça c’est impossible. Et mon identité est tronquée à la base: sur mon acte de naissance il devrait être écrit: issue de Mr machin et madame trucmuche, élevée par mr et mme trucmuche. Sophocle lui-même avait déjà relaté cette impossibilité d’être sans connaître ses origines avec « Oedipe-Roi » qui a fait couler ensuite beaucoup d’encre. En ce moment, à la Cartoucherie du parc de Vincennes, une programmation théâtrale reprend le thème de la quête d’identité. Pour ceux que ça intéresse, je vous recommande les pièces: »Vaterland ou le pays du père » et « Oedipe-Roi ».

    • Bonjour Fournis et merci pour ton commentaire.

      Effectivement, je ne développe pas explicitement la généalogie, même si je l’ébauche à travers les références à l’éducation et à la famille. Limites de ma feuille de papier virtuelle : difficile de parler de tout sans assommer les lecteurs ! Quand j’écris un article de ce genre, j’ai matière à en écrire dix sur le sujet ! Déjà celui-ci est né de l’article « pourquoi veut-on être différent ».

      Avant de répondre aux éternelles questions de présentation vient le « comment tu t’appelles ». Et comme tu le dis, ton nom sera déjà entouré de tout un tas d’interprétations (conscientes et inconscientes).

      Ton histoire personnelle, c’est vrai, est particulière et rend sans doute encore plus difficile la réponse à cette grande question « qui suis-je », ou en tout cas lui ajoute une connotation particulière. Tout comme les enfants orphelins, adoptés, … ou les personnes en questionnement sur leur sexualité (opération de changement de sexe) … Je n’ai pas parler de toutes ces situations particulières qui ajoutent une dimension à la réflexion ; à nouveau pour ne pas me perdre dans les méandres de réflexions en manque de fil rouge et de limites !
      Pouvoir distinguer père géniteur et père – fonction paternelle est central dans ton questionnement … mais j’imagine pas toujours émotionnellement évident.

      Merci pour les recommandations théâtrales, cela a l’air intéressant !

  3. Toujours très difficile de répondre, articles si longs, si pleins de possibilités. J’aurais aimé aussi m’immiscer dans toutes les conversations mais c’eut été un peu lourd. Comme toi, ce genre de sujets m’enthousiasment, j’en finirais plus:)

    « Est-ce de l’art ? » Grande question très contemporaine, dont on est pas encore sorti. Aujourd’hui, il est évident que De Vinci est un artiste, ce serait même l’étalon auquel on mesure si l’art en est ou pas. A l’époque, il était plutôt perçu comme un artisan de grand luxe. Le concept d’artiste tel qu’on le manipule aujourd’hui commence tout juste à poindre à la renaissance. Et c’est au XIXe que l’artiste se détache vraiment en virant à gauche et n’étant plus soumis aux pouvoirs historiques.

    « L’homme aime définir son environnement et c’est pour cela, sans doute, qu’il est passé des grognements aux mots » Si on évaluait darwinement la chose, se serait plutôt l’homme a spontanément – par hasard, produit du langage ce qui lui a donné un avantage sur son environnement, c’est donc resté. Faut-il être darwinien ? Moi aussi je préfère mettre le vouloir au centre du phénomène de l’évolution, c’est pourquoi je lui préfère Lamarck en général.

    La question de l’apparition des noms est vraiment intéressante, à creuser, mais je doute pas que tu sois déjà sur la brèche:)
    Le nom est –il apparu avant le prénom ? Pourquoi comment ? Je suppose que des chercheurs et des penseurs se sont déjà penchés sur le sujet.

    A noter en tout cas que les noms de famille se sont fixés très tard en occident. Leurs origines sont très diverses, mais le choix était souvent déterminé par la communauté pour représenter une famille et non un individu, d’après sa fonction ou son origine par exemple. Le prénom avant très tard, ne pesait pas lourd. On était plus facilement le fils Langlois que le petit Albert, c’est à dire celui dont le grand-père était venu d’Angleterre – ou du moins c’est c’qu’on disait au village. Ou alors la fille Meunier parce que le père officier dans la farine. Le prénom était d’usage dans la famille pour différencier les portées successives 

    « Quels sont les bons critères pour se définir? »
    Peut-être me trompe-je, mais il me semble qu’en tant que psychologue tu te détaches dans ce que tu écris des psychiatres. Ce que tu dis d’ailleurs pourrait aussi s’appliquer aux psychanalystes. J’ai l’impression que tu gardes une certaine distance entre ta pensée et ces écoles. J’ai bon ?

    Il me semble moi que les principes thérapeutiques sur lesquels est fondée la psychologie moderne ont tout pourri à la base. On n’y trouve que des définitions de maladies psycho-sociales, et pas de définition neutre de l’être.
    La psychologie ne se cantonne pas aux épigones de la psychanalyse, c’est sens large une science plus ouverte bien heureusement.
    Toi tu es psy-quoi ? Dans quel cadre travailles-tu ?

    Pour la suite je suis en général très d’accord avec toi, on n’utilise quoi qu’il arrive que les arguments de la société pour se définir. On ne fait au final qu’agencer des motifs prédéfinis dans des schémas déterminés. J’irai plus loin que toi en disant qu’en dernier recours, le langage même est le dernier rempart du cloisonnement sociétal. En tant qu’on utilise le langage, on ne sort jamais totalement du conditionnement. Par ailleurs, on ne peut pas utiliser le langage pour se définir, le mot n’est pas l’objet, ceci n’est pas une pipe.

    Dans ce que tu dis dans « pourquoi tendre vers l’être », tu ne propose en fait qu’une surcouche supplémentaire mais rassurante, structurante – un plâtre pour l’âme. Quelque part je suis d’accord avec toi si l’on ne peut se connaitre pourquoi ne pas se choisir ?

    Je ne pense pas comme Bertrand qu’il existe un fond constant de la personnalité. Comme tu le dis Amandine, tout change. C’est juste plus rassurant, plus confortable de se dire le contraire. Quand je regarde une photo de moi enfant, je dis « c’est moi ». Pourtant il n’y a plus rien de commun. Je n’ai pas le même visage, la même pensée, tout a changé. Mais c’est moi je me reconnais – il y a quelque chose comme on dit. Mais on préfère penser qu’il y a plus que ça. Il s’agit toujours ce me semble au fond de valider cette identité sociale qui nous définit de travers, de montrer aux yeux des autres que « j’existe !»

    Comme tu le notes il existe des systèmes de pensée qui se déchargent de cette question de la définition du soit comme le Bouddhisme. Dans certaines formes de Judaïsme aussi on pense que le questionnement est plus important que la réponse (car il n’y en a pas), et on le pratique comme un exercice. Il me semble que c’est ce que raconte in fine l’histoire de Job dans l’Ancien Testament.

    Dans les années 70 Luke Rhinehart, ancien psy très inspiré par le Zen, fait une proposition osée dans son livre « The diceman ». Puisque toute tentative de définition de soi revient à devoir porter un masque social – qui pose éventuellement problème, autant se détacher complètement de toute influence sur son propre destin. A chaque fois que se présente le doute – lorsque l’être n’est pas assez entier pour fixer son choix, il faut lancer un dé qui déterminera au hasard le choix d’une des options… De 1 à 2 je l’aime, de 3 à 4 je l’aime plus, de 5 à 6 je relance les dés demain. J’ai connu un gars qui faisait ça à pile ou face. Moi ça me fiche un peu la trouille:)

    Dans tous ces systèmes on considère que la conscience est une couche superficielle de l’être. Que l’être profond, un peu comme dans la psychanalyse, s’il n’est plus vrai, est plus influent. Si l’on construit un discours autour de l’être, ce ne sont qu’un ensemble de considérations de surfaces, pétries de principes sociaux fallacieux.

    Dans le règne animal, la question trouve un écho. Comme chez l’homme on trouve l’ermite, qui abandonne tout fonctionnement social à la recherche de soi ou de Dieu, chez tous les animaux aux fonctionnements communautaires, on trouve le rogue, l’animal solitaire. Un exemple parlant est celui de l’ours, que l’on nomme mal léché. L’ours est comme l’humain une créature grégaire, mais de temps en temps, l’un d’entre eux s’isole et refuse de vivre en société. Il abandonne les codes sociaux – il ne se lèche plus, il ne fait plus sa toilette. Réciproquement il est exclu du pool de la reproduction par les femelles qui refusent de s’accoupler avec un ours pas présentable.
    Être soi-même d’accord, mais pas trop quand même:)

    • Wouaw, Sirhom est passé par là ! Merci pour ton commentaire – un mini-article à lui tout seul 😉
      J’aime beaucoup avenir du répondant comme cela, c’est stimulant … après, j’aime moins le côté différé qui oblige à répondre « par blocs » pour chaque idée développée : moins naturel qu’une conversation où l’on pourrait débattre, passant d’un sujet à l’autre. Reste plus qu’à ouvrir un café philo voyageurs 😉 Je prends donc toujours un peu de temps pour te répondre – mes excuses – mais sans doute plus le commentaire est construit plus il me demande de me poser pour y répondre 😉

      Non, je n’avais pas (encore) pensé à creuser la brèche de l’apparition du langage ou des noms et prénoms 😉 Ils servaient plus à étayer mon propos avec une note humoristique ! ^^
      Néanmoins, moi qui prenait le darwinisme comme la réponse moderne aux grandes questions, j’en prends de plus en plus distance : comme toute théorie, elle a ses failles et limites claires, c’est aussi ça, l’évolution : faire évoluer les théories qui nous construisent, pouvoir remettre les fondements en questions à la lumière de nouvelles découvertes. Cela devrait être particulièrement vrai pour l’archéologie et l’histoire de l’Humanité.

      C’est sûr que je ne me sens pas « psy » jusqu’au bout des ongles : j’ai fait des études de psychologie. La nuance est grande pour moi ; c’est un raccourci que je fais parfois par écris quand je me présente comme psy, mais je n’exerce plus ce métier au quotidien; et je sens bien que j’ai pris une certaine distance par rapport aux théories et façons de penser (sans jugement pour autant). Mais malgré cette distance, je garde un intérêt pour des questions « dites psy », mais qui pour moi sont tout autant philosophiques.

      Ce que tu dis me fait penser à une réflexion que je me suis faite en cours de psychiatrie en étudiant le fameux DSM, manuel des maladies psy : tout le monde rentre dans ce livre. Sommes-nous tous fous, malades ou anormaux pour autant ? Ou est-ce la norme d’être malade, si tout le monde l’est ?!
      Un prof que j’ai eu, qui prenait distance par rapport à toutes ces définitions bien carrées, disait : la limite entre malade et en santé mentale, c’est la liberté : si une tendance possiblement « pathologique » limite notre liberté (par exemple une grosse phobie, …) –ou celle des autres – et notre capacité à vivre en société (question de la norme culturelle à ici toute son importance d’après moi !), alors oui, il y a un problème, un écart par rapport à une situation « saine », et donc matière à travailler.
      Je trouvais cette vision plus humaine et dynamique, car adaptable à chacun et au contexte.

      J’aime ton idée « le langage même est le dernier rempart du cloisonnement sociétal ». Je trouve cela très juste. Tout le paradoxe des mots pour s’élever dans l’abstrait, la réflexion …et être lié et conditionné en même temps par les limites du langage et le cadre culturel qui lui colle.
      C’est drôle que tu fasses référence à Magritte avec « ceci n’est pas une pipe » … j’ai failli le mettre dans l’article ! Mais j’avais déjà beaucoup à y mettre, et parait-il cela fait trop belge comme référence, tout le monde ne comprendrait pas …

      Je ne sais plus quel philosophe disait que nous sommes ce que les autres font de nous (Sartre je pense, avec son fameux « l’enfer c’est les autres »), ou plus exactement, nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres font de nous … J’ai déjà perdu tout le monde là ? J’avais pensé développer ce point également, mais mon relecteur m’a dit « pourquoi tu fais souffrir les gens comme ça ! » 😉 Peut-être pour une prochaine fois, om j’arriverai à retranscrire ma pensée de façon plus claire … si j’y arrive ! 😉
      Donc, tout cela pour dire, je te rejoins lorsque tu parles d’un être en constante évolution, qui « mentalise » son identité (« qui suis-je ? ») à travers les jugements des autres.
      Merci pour la référence à Luke Rhinehart, que je ne connaissais pas …moi aussi, ce genre de philosophie m’effraie un peu !
      Merci aussi pour l’origine de l’expression « ours mal léché » ! J’adore apprendre ce genre de chose, réaliser que quelque chose je connais à une autre signification, revoir sous un autre angle quelque chose de banal !
      Ta comparaison me semble juste : « être soi-même, mais pas trop ». Cela s’apparente au débat de la liberté : ma liberté se termine là où commence celle de l’autre … Pourrait-on faire un parallèle et se dire que l’individualité est constamment en lien avec la société dans laquelle on s’inscrit, jouant avec cette frontière.

  4. MERCI! Cela fair du bien de lire un article sur une réflexion profonde du moi. Lorsque je suis rentrée de voyage, j’étais changée. Je ne savais pas comment l’exprimer, mais je savais que j’avais amorcé un voyage interne passionnant. Je savais ce que je ne voulais plus faire et j’étais déterminée à suivre mes rêves. Le plus dur étant de choisir vers où aller ensuite, comme tu en parles dans ton article sur les choix que je viens de commenter.
    Le plus dur pour moi pendant longtemps c’était de me présenter. N’exerçant plus la même profession, me passionnant pour la protection de l’environnement, un peu perdue sur la voie a suivre, j’étais très mal à l’aise car je sentais que les gens attendaient une description professionnelle. Un truc cadré, rodé, vite expliqué, emballé c’est pesé! Cela m’a renfermé sur moi même en me sentant en décalage avec les autres et la société. Je me rends compte que c’était un préjugé basé sur le fait que moi même, je ne savais plus bien qui j’étais car j’essayais de me définir selon des codes de la société, sans m’accepter telle que je devenais. Ça m’a pris du temps et cela a été dur mais maintenant, j’apprend à me connaitre moi, à travers mes valeurs personnelles. Moi aussi cela m’énerve qu’on me demande ce que je fais dans la vie comme moyen de déterminer qui je suis. On entend rarement la question  » bonjour, qui es tu? ».
    Je suis voyageuse, blogueuse, amoureuse de la nature, mobilisée, engagée, plongeuse, suiveuse de rêves et casseuse de codes. Je suis citoyenne et apprentie du monde, le voyage est mon école de vie. Je travaille pour vivre et non l’inverse, je ne fais que ce qui me passionne ou me fait avancer dans mes projets personnels. Je suis prête à tout lâcher, prendre des risques et faire des boulots ingrats si besoin. Je suis encore bien d’autres choses mais je vais pas raconter ma life 😉
    Le plus important : être bien dans sa peau.

    • Merci Emma pour ton message, il me fait très plaisir à lire. Je vois que je ne suis pas la seule à avoir perçu cette difficulté à se présenter ou se définir suite à un changement de vie/réorientation professionnelle…

      Et j’adore ta définition personnelle 😉

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